CHAPITRE II
L’étude d’avoués des frères Roquebère, rue Vivienne, non loin de la nouvelle Bourse, occupait tout le rez-de-chaussée d’un ancien hôtel particulier. On y accédait par un porche banal ouvrant sur une cour pavée. Le premier étage comportait les deux appartements des jumeaux, le second servant de réserve pour les archives dont certaines remontaient à plusieurs siècles.
Hyacinthe et Narcisse Roquebère étaient donc jumeaux mais, excepté leur naturelle ressemblance physique, parfaite au point qu’on les confondait, il n’existait pas deux frères aussi différents. Hyacinthe n’usurpait nullement la réputation de dandy qu’on lui faisait. Toujours très soucieux de sa toilette, il fréquentait la haute société, du moins celle qui le tolérait dans ses salons. Deux fois la semaine il se montrait à l’Opéra et une fois à l’Odéon. Il ne dînait que dans les endroits plus réputés pour la distinction de leurs habitués que pour l’excellence de leurs plats. Il choisissait ses maîtresses avec soin, ne jouait jamais, buvait modérément. Sa connaissance des affaires le désignait comme l’un des plus honnêtes et des plus capables avoués de Paris.
Narcisse, lui, passait pour un joyeux luron grand amateur de bons repas, de bons vins et de jupons de soie, mais un cotillon de fausse valenciennes l’intéressait aussi, pourvu que la fille fût jolie. Presque chaque soir, il abandonnait quelques napoléons dans une salle du Palais-Royal, ne perdait ni ne gagnait gros. Quand le sort lui était favorable, il dépensait son gain subit en nourritures rares dont il faisait profiter tout le monde. Il n’avait pas suivi d’aussi brillantes études que son frère mais se montrait habile dans les transactions de toute nature, au risque de quelques libertés prises avec le Code civil. Il travaillait dans le désordre le plus inquiétant et dans la plus ahurissante fantaisie, se sortait toujours d’embarras grâce à l’efficacité de son jumeau. Tels qu’ils étaient, les frères Roquebère n’auraient pas envisagé une seconde de se séparer ou de se plaindre l’un de l’autre.
Ce lundi matin de décembre 1829, alors qu’il continuait de neiger depuis plusieurs jours, Hyacinthe, les traits tirés par la fatigue, étudiait avec attention des liasses de papiers sorties de deux cartons, dont l’un était sur son bureau et l’autre sur une longue console Empire appuyée au mur de droite. Il se levait sans cesse pour comparer deux écrits, deux bordereaux, tout en évitant de les mélanger.
— Hya-Hya, s’écria son frère en pénétrant en coup de vent dans la pièce, Timoléon me dit que, rentré déjà fort tard du souper chez madame d’Austremont, tu t’es mis au travail. C’est de la pure folie. Et ton poêle qui est éteint. On se gèle ici.
La seule chose que Hyacinthe reprochait à son jumeau, c’était ce diminutif grotesque de « Hya-Hya » que l’autre utilisait même devant les plus importants clients. Narcisse fourgonnait les dernières braises, déliait un margotin pour en jeter les bois dans le foyer. Il alla ensuite examiner les titres des cartons, soupira :
— Héritage Maletère, héritage Pindelle… Tu ne peux t’empêcher de revenir constamment sur ces deux successions.
— J’attends même notre ami officier de paix de la rue de Jérusalem. Je n’ai pas voulu alerter tout de suite le préfet, mais peut-être devrons-nous faire appel au 116, rue de Grenelle.
— Diantre, la police du Royaume ? Hier au soir, de retour de la porte Saint-Martin où j’ai failli m’endormir devant un vaudeville exécrable, je suis entré par hasard au Palais-Royal. J’ai gagné cent louis. Aussi ai-je envoyé Séraphine faire quelques courses chez le traiteur Chevet, et aussi chez Tortoni pour une plombières. Mais j’ai moi-même acheté une grosse poularde que je vais farcir et cuisiner à ma façon.
À la moindre occasion Narcisse se métamorphosait en cuisinier et y réussissait fort bien. En plaisantant il déclarait parfois qu’il allait ouvrir un café où l’on dégusterait une nourriture sublime. Il préparait des repas pantagruéliques, non seulement pour son frère mais pour l’ensemble des clercs et pour leur saute-ruisseau qui, fait unique dans la profession, était « une » saute-ruisseau de quatorze ans, délurée et finaude, autrefois petite Savoyarde ramonant les cheminées de Paris et qui, de cet ancien métier, gardait une foule d’anecdotes et de renseignements précieux sur les habitants de la capitale. Hyacinthe avait pris en pitié la toute jeune enfant qui depuis lui vouait un amour éperdu et un attachement de chien fidèle.
L’officier de paix Parturon arriva alors qu’une bonne odeur de poularde farcie flottait dans l’étude. Narcisse avait depuis des années installé une cuisine dans un cabinet du fond, où il pouvait tout à son aise fricasser et rôtir pour sa plus grande joie. Le policier fut tout de même intrigué par cette odeur, là où il s’attendait à des relents de papier moisi et d’encre fraîche. C’était un homme court et rond avec un regard sans cesse en mouvement sous de lourdes paupières flétries. Agent de Fouché sous l’Empire, il l’avait suivi dans sa trahison envers Napoléon.
— Monsieur Parturon, me voici bien heureux de vous voir car je pense avoir mis au jour une affaire criminelle de la plus haute importance. Vous pouvez voir sur ces tables des documents de deux gros héritages, ceux des familles Maletère et Pindelle.
— Maletère est mort renversé par un fiacre rue Joubert, madame de Pindelle, vieille femme avare et acariâtre, fut empoisonnée par la fille Aurélie Rampon, sa femme de chambre, excédée par la cruauté de sa maîtresse. Ce qui ne constitue pas une excuse. La fille ne fut jamais retrouvée. Ces deux décès ne peuvent avoir aucun rapport.
— Ce qui vous trompe. L’héritier en dernier de ces deux familles éteintes est unique.
Parturon resta de marbre. Dans son travail surgissaient d’étranges coïncidences qui n’établissaient que rarement l’existence d’un délit. Du temps de Fouché on lui avait reproché son esprit méfiant et depuis il évitait de conclure à la hâte.
— Et je ne parle pas de la succession Grandidier.
— Un nom qui ne me dit rien, fit le policier.
— Le couple Grandidier décéda voici un an d’intoxication par des champignons vénéneux. Chose étrange, leur chambrière, également cuisinière, disparut comme la fille Aurélie Rampon. La gendarmerie de Rouen – les malheureux habitaient Rouen – conclut à une erreur fatale de cette fille. Elle aurait acheté ce panier d’amanites mêlées à des espèces comestibles à un colporteur, introuvable lui aussi.
— Je demanderai le dossier à Rouen, fit Parturon sans enthousiasme.
Narcisse entra en criant que pour commencer ils auraient un pâté en croûte de Chevet.
— Oh ! monsieur Parturon, je vous salue et vous invite à partager notre repas. Séraphine va rapporter de la glace de chez Tortoni. Il y aura du porto et du vin de Bordeaux.
— Mais que fêtez-vous ? fit le policier dont le regard brillait de gourmandise tandis que sa panse se gonflait à l’avance de ce régal annoncé.
— Rien justement, sauf qu’un lundi c’est triste, surtout avec cette neige qui nous tombe depuis vendredi. Alors on va manger.
Hyacinthe venait de sortir le dossier Grandidier.
— Par le jeu des successions nous aboutissons toujours au même héritier. Dont je tais pour l’instant l’identité.
— Écrivez un court mémoire que je soumettrai à monsieur le préfet de police. Soyez bref, sinon il restera dans la pile.
— J’attends des réponses aux multiples lettres que j’ai envoyées chaque fois qu’une domestique est mise en cause.
Narcisse avait fait ranger leur bureau par les clercs, dressé une table et le couvert pour neuf convives, fait venir nappe et serviettes blanches, cristaux et chandeliers pour donner quelque éclat à ce jour très sombre. Timoléon, maître clerc déjà dans l’étude quarante-cinq ans plus tôt, saute-ruisseau chez le grand-père Roquebère, levait vers le plafond mouluré un regard impuissant devant tant de folie, allant répétant :
— Si nos clients arrivent… Madame la marquise de Listerac doit justement passer pour ses terres de Gascogne et va nous découvrir en train d’écarteler une poularde. Ce n’est pas raisonnable.
Narcisse lui versa un plein verre de porto :
— Voilà qui donnera quelques couleurs à votre teint de papier mâché.
Lorsque la friponne Séraphine revint avec la plombières, il voulut à toute force exhiber le chef-d’œuvre de Tortoni, malgré les recommandations du célèbre cafetier qui avait répété de placer le tout, y compris l’appareil de protection en liège, sous la neige de la cour.
— Magnifique, nous allons être aux anges.
Gagné par l’ambiance générale que les jeunes clercs apportaient à ce festin, Parturon n’écoutait plus Hyacinthe, surveillait la découpe de l’énorme pâté en croûte dont Narcisse commentait avec jubilation la recette :
— Du veau et du canard macérés dans une eau-de-vie de Cognac, avec au centre un rouleau de foie gras qui enferme lui-même tout un chapelet de petites truffes sublimes.
L’homme des Messageries apporta les lettres en plein milieu du repas et eut droit à son morceau de poularde et son verre de bordeaux. Il faillit s’asseoir comme dixième convive, s’il n’avait eu tout un sac de courrier à livrer. Hyacinthe emporta une lettre de Rouen pour la lire en son cabinet. On lui annonçait que la chambrière des Grandidier se nommait Agnès Roussel, mais qu’elle avait usurpé le nom d’une mendiante morte depuis quatre ans à l’hôpital de Rouen.
Non sans mal il arracha Parturon à la tablée, alors que pris de vin il chantait avec les clercs et Narcisse des airs de vaudeville.
— Lisez.
Parturon prit son pince-nez mais, si le porto, le bordeaux et le champagne troublaient sa vision, il déchiffra la lettre et avec une rapidité surprenante reprit toute sa gravité de défenseur de l’ordre.
— Plus que jamais ce mémoire à monsieur le préfet est nécessaire. Et il faudra l’adresser aussi à la police du Royaume.
— Combien de malheureux ont payé de leur vie les manigances d’une femme qui porte toujours ces initiales A et R dans ses noms d’emprunt ? C’est un complot, monsieur l’officier.
— Alors dites-moi qui hérite.
Hyacinthe gardait toute sa lucidité, n’ayant guère sacrifié à la fête. Aussi resta-t-il dans le vague :
— Un garçon vivant en Espagne. Né des amours d’un colonel d’Empire et d’une aristocrate ruinée.
— Est-il déjà venu en France ? Et quels liens existent entre ce demi-Espagnol et une femme de chambre criminelle ?
— Je vais entreprendre des recherches approfondies, tant dans nos archives que dans celles de nos confrères. D’autres familles sont menacées de mort prochaine. Par une combinaison diabolique leur fortune pourrait bien être dévolue à ce garçon de Séville.